dimanche, juin 07, 2009

*L'Europe d'Obama, un continent «banalisé» *

***Le président américain est populaire dans une Europe qu'il connaît très peu et où il privilégie le symbolique sur le politique.

Barack Obama déborde de sourires et de propos aimables à l'en-droit des deux vieilles grandes puissances d'Europe continentale et de leurs dirigeants, mais, en temps passé, il n'accorde à ces dernières qu'un service minimum. On est loin de l'époque où, en visite d'État à Paris, un Kennedy insistait pour avoir au moins trois entretiens en tête-à-tête avec le général de Gaulle à l'Élysée.

Le camp de Buchenwald et la plage de Colleville : Obama a choisi le champ du symbolique pour son voyage en Allemagne et en France ; le politique passe au second plan. Auprès de Merkel et de Sarkozy, le président américain estime qu'il n'a ni conseils à prendre (ou à donner), ni aide particulière à prodiguer (ou à solliciter). « Pour Obama, l'Europe n'est pas un problème, ni même une solution à ses problèmes », résume l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine.

Dans la hiérarchie des urgences, la résolution de la crise économique et financière et la stabilisation de l'ensemble Afghanistan- Pakistan viennent en premier aux yeux du président américain. Dans le premier dossier, c'est la relation avec la Chine qui est devenue cruciale. Au début de la semaine, Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale (banque centrale américaine), s'est publiquement inquiété des conséquences à moyen et à long terme de l'énormité des déficits publics des États-Unis. À cet égard, l'Europe, minée par ses propres déficits, ne peut être d'aucune utilité à l'Amérique. En revanche, il est vital que la Chine continue à acheter des bons du Trésor américain, même si tout le monde a compris que Pékin avait entamé un désengagement progressif à l'égard des titres libellés en dollars, pour une politique d'accumulation de matières premières stratégiques.

Unilatéralisme doux

En plaçant son voyage européen sous le signe symbolique de l'hommage au sacrifice (celui des soldats américains ayant débarqué en Normandie pour libérer ensuite les camps de concentration nazis), Obama adresse, concernant le second dossier, un message à peine codé à l'Allemagne et à la France : vous devriez faire plus dans la « grande guerre pour la civilisation » qui se joue actuellement en Afghanistan et au Pakistan. Mais, depuis le sommet de l'Otan de Strasbourg, le président américain sait que les Allemands et les Français ne sont pas prêts à envoyer des troupes supplémentaires dans les montagnes afghanes. Obama s'est résigné à l'américanisation croissante de la guerre en Afghanistan. Il a internalisé la faiblesse militaire des pays européens. Sur l'« Af-Pak », la Maison-Blanche est revenue sans illusion à ce que le géopoliticien américain Robert Kagan a appelé « the soft unilateralism of low expectations », c'est-à-dire un unilatéralisme doux, fondé sur très peu d'attentes à l'égard de l'Europe.

Spécialiste des relations transatlantiques et chercheur à la Brookings Institution (grand think-tank, plutôt démocrate, de Washington), Justin Vaïsse confie qu'il n'y a « aucune raison pour s'étonner de ce que l'Europe ne figure pas dans les priorités du président américain. L'agenda d'Obama en Europe est déjà réalisé. Il fallait tourner la page des mauvaises relations transatlantiques de l'ère Bush-Cheney : cela a été fait ». Qu'il s'agisse de l'Irak, de l'Iran, du conflit israélo-palestinien ou du changement climatique, il n'y a plus de divergences fondamentales entre Washington et les grandes capitales européennes. Au sommet de Copenhague sur le climat de décembre prochain, Obama se présentera avec une ligne très proche de celle des Européens, car son Administration est convaincue de la nécessité de diminuer drastiquement les émissions de CO2 de l'Amérique. Simplement, faute d'avoir obtenu un accord préalable du Congrès, le président américain ne sera pas en mesure d'impulser un nouveau protocole, plus ambitieux que celui que les États-Unis avaient repoussé à Kyoto.

Allié tranquille, un peu passif

Lors de son premier mandat (janvier 2001-janvier 2005), le président George W. Bush avait, à l'occasion de l'affaire irakienne, divisé l'Europe en profondeur. Son secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, avait vanté l'audace des pays de la « Nouvelle Europe » face à la « Vieille Europe », qu'incarnaient la France et l'Allemagne, résolument opposées au projet néoconservateur de démocratisation par la force de l'Irak. Rien de tel chez Obama, qui n'a jamais même imaginé de monter les Européens les uns contre les autres. Le nouveau président démocrate souhaite une Europe aussi unie que possible et se satisfait des relations transatlantiques actuelles, apaisées pour longtemps. L'Union européenne (dont la plupart des membres font partie de l'Otan) est vue de Washington comme un allié tranquille, un peu passif, qui ne pose pas de problème particulier. Pour résumer en recourant à un néologisme, on est entré dans une période d'« Obanalisation » de l'Europe.

Concernant les grandes affaires internationales, Hubert Vé­drine regrette que les « Européens se soient montrés totalement inca­pables de s'unir pour proposer des initiatives à Obama avant même son investiture ». De fait, l'Europe n'a pas su, pour imprimer sa marque sur le monde, saisir la « fenêtre d'opportunité » qui s'offrit à elle pendant les deux dernières années de la présidence Bush. Dans le dossier israélo-palestinien, Obama peut ainsi se payer le luxe d'avancer seul. Aucun dirigeant européen n'avait jusqu'à présent osé aller aussi loin que le président américain, qui, lors de son discours du Caire, a qualifié d'« intolérable » la situation de la population palestinienne dans les Territoires occupés. Pour relancer le processus de paix, plus personne ne fait confiance à l'Européen Tony Blair, pourtant délégué officiel du Quartette (États-Unis, Russie, ONU, Union européenne). Tous les yeux sont tournés vers George Mitchell, l'envoyé spécial d'Obama pour le Proche-Orient.

Sur la question du nucléaire iranien, la Maison-Blanche a repris la main, sans intervention de la moindre médiation européenne. Le président américain a tendu un rameau d'olivier à la population et aux dirigeants iraniens, en prenant l'initiative de s'adresser à eux à l'occasion du Nouvel An persan. En 2003-2004, c'était l'Europe, avec son groupe des trois (France, Allemagne, Angleterre), le leader dans les négociations avec l'Iran. Aujourd'hui, le leadership sur cette question est clairement passé à Washington.

À l'égard de la Russie, Obama a forgé une nouvelle diplomatie, sans que l'Europe lui ait été du moindre conseil. Le président américain souhaite rétablir une relation stratégique de qualité avec Moscou. Pour cela, il a relancé avec succès les négociations bilatérales de réduction des arsenaux nucléaires militaires.

Ignorance et ingérence

La politique de soutien actif aux « révolutions de couleur » dans les anciennes républiques soviétiques est terminée ; il s'agit de ne pas accroître le « sentiment d'encerclement » des Russes. L'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan ne fait pas partie de l'ordre du jour d'Obama. La construction d'un bouclier nucléaire en Pologne et en République tchèque est suspendue. En échange, Washington a demandé à Moscou de ne plus réitérer ses incursions militaires dans les anciennes républiques soviétiques (à l'image de l'opération en Géorgie du mois d'août 2008).

La popularité d'Obama est telle dans les pays de l'Union européenne que leurs dirigeants ne réagissent que mollement quand le président américain s'ingère indûment dans leurs affaires, comme lorsqu'il préconise l'entrée de la Turquie dans l'Union. Obama est populaire dans une Europe qu'il connaît en fait très peu. Son plaidoyer du Caire pour le droit des femmes musulmanes à porter le voile en Occident témoigne de son ignorance de la vieille aversion française à l'égard du communautarisme.

L'Europe n'aura de chance de se faire entendre d'Obama que lorsqu'elle parlera d'une voix unie. Le cas s'est produit une fois, lors de la phase de préparation du G20 de Londres, quand Sarkozy et Merkel ont uni leurs voix pour exiger de l'Amérique plus de régulation du système financier international. Parce qu'ils s'étaient exprimés ensemble, le président français et la chancelière allemande ont été entendus : le secrétaire au Trésor américain finalise actuellement toute une série de nouvelles réglementations qui s'imposeront aux banques, aux compagnies d'assurances, aux agences de notation et aux fonds spéculatifs.

Renaud Girard
Le Figaro
05/06/2009

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire